C’est impressionnant ce que le monde devient compliqué lorsqu’il est peuplé de mots inutiles, centrés sur la technologie, et qui n’ont qu’une seule vraie fonction: installer une distance entre ceux qui maîtrisent et ceux qui ne maîtrisent pas. Installer une distance qui se monnaie puisque ceux qui maîtrisent pourront ensuite vendre toute sorte de services à ceux qui ne maîtrisent pas et que certains ont l’arrogance de considérer comme “nuls” au point d’en faire une collection: “Windows pour les nuls”, “la guitare pour les nuls”, etc..
Quel monde merveilleux que cet univers 2.0.3.7b (SP2)! Que de générosité!
Mon agacement est né d’une question posée par Thierry Weber sur son site “CulturePod” by ThierryWeber.com: “Faut-il dire “Podcaster une émission” ou tout simplement “Télécharger un Podcast” ?”
Heureusement que nos ancêtres n’inventaient pas des mots chaque fois que la technologie de diffusion ou les dispositifs permettant de regarder des images changeaient!
Grâce à eux, nous avons échappé aux improbables palcasts (émissions transmises au format télé PAL), secamcasts (émissions transmises au format télé français SECAM), 4:3-casts, 16:9-casts, stereocasts. Sans parler des BOcasts (émissions qu’il est possible de regarder sur les téléviseurs du constructeur danois Bang & Olufsen) et autres cablecasts (émission diffusée par le câble). Nos sages ancêtres se sont contentés d’utiliser 2 verbes du langage courant: Regarder et Enregistrer.
Dans le monde des années 80, tout était simple… euh! enfin, simple au niveau des mots: on regardait la télévision, quand on ne voulait pas manquer “Les brigades du tigre“, on programmait le magnétoscope, pour que celui-ci enregistre l’épisode à venir. On pouvait même effectuer des programmations multiples sur les magnétoscopes sophistiqués.
Aujourd’hui, Internet ne propose rien d’autre que de Regarder et Enregister aux travers des podcasts. Ce qui change, ce ne sont pas les verbes mais leurs compléments et circonstancielles:
- on regarde toujours mais sans être prisonnier de grilles de programme. Aujourd’hui, les nouvelles prisons, ce sont les formats de fichiers.
- on enregistre, non plus parce que nous ne serons pas disponibles au moment de la diffusion, puisque nous décidons désormais du moment, mais parce que la liaison “dispositifs de visionnement - diffuseurs” ne le sera pas ou ne le sera pas dans des conditions acceptables. Ainsi, l’iPod n’est pas connecté à Internet et ne permet de visionner que ce qu’il contient: le visionnement passe donc au préalable par l’enregistrement. Le téléphone portable peut être en liaison avec le diffuseur mais suivant le coût de la communication, sa qualité et sa fiabilité, l’enregistrement peut s’avérer préférable.
Pourquoi donc devrions-nous “télécharger un podcast” ou, pire - il s’agit d’ailleurs d’une mauvaise utilisation du néologisme comme le fait remarquer un commentateur du blog de Thierry Weber - “podcaster une émission”? Nous pouvons regarder une émission ou l’enregistrer; enregistrer son dernier numéro, programmer son ordinateur pour enregistrer les prochains numéros, etc. Pourquoi compliquer?
Je relève au passage la locution “tout simplement” qualifiant “télécharger un podcast”: Thierry Weber, vous avez déjà basculé sur le versant des technophiles déconnectés des Odette Toutlemonde. Cela
n’aura pas échappé aux plus perspicaces d’entre vous que le verbe “télécharger” est quasiment absent de l’univers d’iTunes (sauf sur 2 messages d’alerte). Sur iTunes, on “s’abonne” à un podcast, on “obtient” un épisode, on “achète” une chanson. Dommage toutefois qu’Apple ait cédé à la tentation d’utiliser podcast…dont l’entreprise n’est d’ailleurs pas l’auteur.
Ca n’a peut-être l’air de rien pour tous les obsédés de l’informatique, autrement dit les “geeks“, qui sont en train de lire ces lignes. Pourtant, mon expérience de spécialiste en interaction homme-machine me fait craindre le pire. Chaque année, j’observe des dizaines, voire des centaines d’utilisateurs, utilisant
les dernières technologies. J’analyse les comportements, j’identifie les causes d’erreurs et de mauvaises représentations mentales. Or, à chaque fois, y compris chez des populations d’adolescents, les mêmes
problèmes se posent: le langage utilisé est un frein à l’utilisation, les systèmes étant perçus comme plus complexes qu’ils ne le sont en réalité.
Les témoignages vidéo présentés sur Ca Marche Pas!, notamment celui de Jacques Neyrinck, ne disent rien d’autre. N’hésitez pas à les regarder depuis le site internet CaMarchePas.ch ou à les enregistrer sur votre
ordinateur depuis iTunes.
Si je pouvais émettre un souhait: ne laissons pas les bidouilleurs de tout poil réinventer notre langage et notre façon d’être au monde!

Quelle joie de te lire Pascal
ça me touche beaucoup que tu mettes ta brillante intelligence et ta simplicité pour éclairer un certain ellitisme technologique qui n’est que du vent! et rappeler l’humain à parler en termes communs, rassembleurs, plutôt qu’en mots sophistiqués qui séparent.
Ta sensibilité me touche.
t’embrasse
Martine
Bonjour Pascal,
Si le verbe “télécharger” n’est pas utilisé sur iTunes, c’est simplement que télécharger égal “PearToPear”. Encore une astuce de langage pour faire d’un produit virtuel mais payant, un objet concret à obtenir !
Ciao
BEN